No 7 – série 2026-2027
Évangile du dimanche 13 septembre 2026 – 24ème dimanche du Temps Ordinaire
« Je ne te dis pas de pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois » (Mt 18, 21-35)
En ce temps-là,
Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander :
« Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi,
combien de fois dois-je lui pardonner ?
Jusqu’à sept fois ? »
Jésus lui répondit :
« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois,
mais jusqu’à 70 fois sept fois.
Ainsi, le royaume des Cieux est comparable
à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
Il commençait,
quand on lui amena quelqu’un
qui lui devait dix mille talents
(c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser,
le maître ordonna de le vendre,
avec sa femme, ses enfants et tous ses biens,
en remboursement de sa dette.
Alors, tombant à ses pieds,
le serviteur demeurait prosterné et disait :
‘Prends patience envers moi,
et je te rembourserai tout.’
Saisi de compassion, le maître de ce serviteur
le laissa partir et lui remit sa dette.
Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons
qui lui devait cent pièces d’argent.
Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant :
‘Rembourse ta dette !’
Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait :
‘Prends patience envers moi,
et je te rembourserai.’
Mais l’autre refusa
et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
Ses compagnons, voyant cela,
furent profondément attristés
et allèrent raconter à leur maître
tout ce qui s’était passé.
Alors celui-ci le fit appeler et lui dit :
‘Serviteur mauvais !
je t’avais remis toute cette dette
parce que tu m’avais supplié.
Ne devais-tu pas, à ton tour,
avoir pitié de ton compagnon,
comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?’
Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux
jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.
C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera,
si chacun de vous ne pardonne pas à son frère
du fond du cœur. »
Méditation – Libérés de la prison de nos calculatrices !
L’offense nous fait toujours sortir la calculatrice. Dans la tempête suscitée en nous, nous contemplons le mal qui nous a été fait, allant même parfois jusqu’à démoniser la personne qui nous a blessé. Nous peinons à prendre distance de cette souffrance… comme lorsque l’on prend un choc électrique qui nous fait serrer le fil qui nous condamne. On gratte le « bobo » qui ne peut ainsi que s’infecter davantage. Le pardon attendu, comme celui que nous tardons à donner, épuise et obsède. Prisonnier de la tourmente, notre vie est bloquée dans un passé, dont la mémoire envahit le présent et nous empêche d’accueillir l’Amour du Père.
On essaie bien de passer l’éponge, mais même le meilleur de notre volonté expérimente ses limites : …jusqu’à 7 fois ??? Et l’on sent chez Pierre qui pose la question à Jésus que c’est là le plus qu’il peut faire… et que, de plus, cela lui semble très généreux.
La réactivité qui monte en nous parle du sacré qui a été atteint. Parfois même, la blessure vécue s’agglutine à d’autres caillots qui mettent en péril le cœur. La blessure infligée porte peut-être une grâce à travers le fait que notre armure et notre veste anti-balle n’ont pu esquiver le mal : touché au cœur, une parole a besoin de s’exprimer, de se dire, de cracher le venin qui nous ferait entrer dans la démesure de la vengeance… N’est-ce pas ce que Lamek exprime en disant que Caïn sera vengé 7 fois et lui-même 77 fois ? [1]
Dans le circuit fermé suscité par la contemplation de la blessure et du mal qui nous a été fait, l’impasse s’affirme en nous par la limite de notre capacité de pardonner. L’insuffisance cardiaque se dévoile.
C’est là, dans la fracture de notre capacité à pardonner, que le Christ nous rejoint par sa Parole.
Cette Parole porte une démesure vers laquelle Il tourne notre regard, comme un horizon s’élargissant sans cesse au fil de nos pas. Il met devant nos yeux ce contraste entre le Pardon du Père… et notre empressement à vouloir étrangler l’autre pour la dette qu’il a contractée avec nous, jusqu’à vouloir le mettre en prison. C’est la solution spontanée… Les prisons ne manquent pas… Parviennent-elles à ouvrir l’avenir pour les personnes qu’on y enferme ? Quelle clé peut nous libérer de tous ces enfers dont la racine est le mal ?
La parabole place d’abord en premier cette démesure de la compassion du maître qui libère le serviteur de la dette insolvable qu’il a à l’égard de son maître. Cette dette est immense… une vie entière de travail ne parviendrait pas à rembourser ce qu’il doit. En le libérant ainsi de sa dette, le serviteur entre dans une condition nouvelle : la démesure de cette générosité fait éclater tous les rapports de justice. De la condition de serviteur, le maître fait entrer cet homme dans l’univers de la compassion et de la Miséricorde qui appelle son cœur à renaître.
L’Amour du Père qui fait de nous ses fils et filles bien-aimés a cette largesse « sans limite ». Personne ne peut se donner un père… Et ce don précède notre capacité à nous vivre en fils ou fille. Nous percevons souvent ce don comme allant de soi, inconscient du Souffle qui nous est donné et anime notre vie à chaque instant. Le Pardon accueilli dans notre faiblesse nous décontenance. Lentement, nos mains peuvent laisser tomber la calculatrice dont nous sommes prisonniers.
La libération première enracinée dans la compassion du maître contraste avec l’attitude du serviteur à l’égard de son semblable : tous nos repères volent en éclats. Pour mieux le saisir, voici le ratio des sommes comparées… Tant qu’à fixer nos yeux sur la calculatrice, autant nous en servir jusqu’au bout. Dieu nous prend là où nous sommes. De fait, alors que le maître remet au serviteur l’équivalent de 600,000 $, le serviteur libéré de cette dette énorme, se jette au cou de son semblable pour l’étrangler et le faire emprisonner pour une dette de… 1 $ !!!
En nous laissant saisir par les pardons reçus, interpellés par la Parole du Christ qui nous révèle l’Amour du Père, nos mains peuvent lentement se décontracter jusqu’à cesser de tenir le fil qui nous électrocute… La blessure n’est pas disparue pour autant… mais elle n’a plus le dernier mot. Cette blessure est aussi celle du Christ qui en vit la souffrance avec nous. Le Christ ne s’est pas vécu en « victime » du mal qui le mettait à mort. Il est demeuré dans ce lien avec son Père. Loin de vouloir nous mettre dans l’emprisonnement que nous méritions, son Souffle a porté à nos oreilles ces mots : « Père, pardonne-leur ! Ils ne savent pas ce qu’ils font! ».
Jésus nous fait ainsi plonger dans l’immensité de l’Amour du Père… auquel, par ignorance, par oubli ou en considérant comme un dû cet Amour, nous sommes restés fermés ou hermétiques.
Le mal nous piège en nous gardant dans la tourmente de l’unique relation entre le « blessant » et le « blessé ». Pourtant, sans le refus du pardon, n’est-il pas vrai que le cœur infecté par le mal, ne peut plus se vivre dans l’état d’accueil et d’ouverture à la vie qui lui est donnée ? L’attitude du serviteur envers son semblable tient au fait qu’il n’est pas demeuré dans la conscience du Don qui lui a été fait.
L’issue de nos relations blessées ne se trouve pas dans la logique binaire de notre relation à celui qui nous a blessé. C’est notre relation au Christ nous révélant le Père qui peut seule nous sauver.
À la contagion du mal qui nous fait entrer dans la spirale d’une violence qui se décuple, nous sommes invités à retourner au Père. C’est en cet Amour que peut être délié en nous une capacité nouvelle de pardonner. Nous ne pouvons pas trouver les ressources du pardon dans la logique asphyxiante de la relation qui nous a blessé.
Dieu a échoué son cours en comptabilité. Le « sans mesure » de son Amour a fait sauter la calculatrice. Il fait de nous ses fils et filles bien-aimés, appelés à se laisser bouleverser par la démesure de son Amour. Alors, réchauffés par le feu de son Pardon, nous laisserons tomber le peu dont nous nous sommes servis pour nous enfermer dans le sort de « victime » et enfermer l’autre dans la prison de cette mesquinerie, fabriquée par nos yeux aveugles à l’Amour et au Pardon, toujours offerts pour nous sauver.
Approchons nos cœurs de sa Flamme ! Nous sortirons de la période glaciaire où l’eau espérée se durcit en condamnation.
L’abbé Paolo – maheux.paolo@gmail.com
[1] Genèse 4, 24
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