No 4 – série 2026-2027
Évangile du jeudi 10 septembre 2026 – 23ème Semaine du Temps Ordinaire
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 27-38)
En ce temps-là,
Jésus déclarait à ses disciples :
« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez :
Aimez vos ennemis,
faites du bien à ceux qui vous haïssent.
Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient.
À celui qui te frappe sur une joue,
présente l’autre joue.
À celui qui te prend ton manteau,
ne refuse pas ta tunique.
Donne à quiconque te demande,
et à qui prend ton bien, ne le réclame pas.
Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous,
faites-le aussi pour eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.
Si vous faites du bien à ceux qui vous en font,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs en font autant.
Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs prêtent aux pécheurs
pour qu’on leur rende l’équivalent.
Au contraire, aimez vos ennemis,
faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour.
Alors votre récompense sera grande,
et vous serez les fils du Très-Haut,
car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.
Soyez miséricordieux
comme votre Père est miséricordieux.
Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ;
ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés.
Pardonnez, et vous serez pardonnés.
Donnez, et on vous donnera :
c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante,
qui sera versée dans le pan de votre vêtement ;
car la mesure dont vous vous servez pour les autres
servira de mesure aussi pour vous. »
Méditation – « Aimez vos ennemis ! »
Le jeu de la barbichette est un jeu enfantin dont la règle est résumée dans une comptine :
« Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette ;
Le premier de nous deux qui rira aura une tapette ! »
Les enfants se toisent. Avec le sérieux des grands, ils promettent une gifle au premier qui rira. Ce jeu mime la construction sociale des identités. Par le regard, « je te tiens » et « tu me tiens. » Ce jeu entre gamins recouvre d’un éclat de rire le processus de la reconnaissance et la violence sous-jacente qu’il dissimule.
Dans le cercle des regards qui se croisent, les adultes se donnent un prix : je te reconnais une valeur et en échange, tu me dis que j’existe à tes yeux. Jésus remarque cette manière qu’ont les hommes de se justifier et de s’attribuer les uns aux autres une valeur. Chacun agit « pour obtenir la gloire qui vient des hommes » (Mt 6,2). Le regard des autres devient alors source d’existence. Les aveugles que nous sommes se décernent des récompenses de pacotille et des médailles en plastique. Mais, nous prenons tout cela très au sérieux sans remarquer que nous nous enfermons dans un cercle étriqué et mesquin.
Qu’un tel cercle étroit, défini par nos passions infantiles et nos déterminismes, conduise inévitablement à des violences… cela n’étonne guère ! Ce panorama social immature se hérisse de blessures. Chacun meurtrit son semblable en croyant se grandir. Que de blessures ! Que de mépris pour se rehausser au détriment d’un autre ! Nous déclarons que les autres n’ont pas le droit d’exister ou qu’ils nous gênent. Au volant, l’automobiliste hurle… c’est à qui crie contre ses voisins ! Parfois, les mots explosent. Quels imbéciles ! Quels fous ! Jésus demandait de faire la critique de nos emportements : « Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par les juges ; que celui qui dira à son frère : « imbécile ! » mérite d’être puni par le sanhédrin ; et que celui qui lui dira : « Insensé ! » mérite d’être puni par le feu de la géhenne. » (Mt 5,22)
« Imbécile », « insensé »… Un tel est déclaré « ennemi ». Derrière ces insultes, se dissimule une stratégie. Pourquoi déclare-t-on si facilement qu’un tel est un « monstre » ? Le mot de « monstre » expulse hors de l’humanité une attitude produite par des gens qui sont pourtant bel et bien des humains. L’appellation de « monstre » a une double fonction : elle place en dehors de l’humanité le mal qu’on déplore… tout en s’évitant une douloureuse introspection : n’ai-je pas, bien cachée en moi-même, de quoi aller vers de telles horreurs ? Ne suis-je jamais moi aussi un « imbécile », un « insensé » ou un « monstre » ? Haïr l’ennemi permet de se rassurer en sa plaçant du bon côté, tout en s’armant contre un mal situé exclusivement à l’extérieur de soi. Ouf ! Nous sommes installés du bon côté de l’humanité !
Mais, dans cette page d’évangile. Jésus défend l’amour des ennemis. Quel scandale ! Pourquoi devrai-je donner de l’amour à celui qui est du mauvais côté de l’humanité ? Jésus brise le mécanisme de la reconnaissance que les hommes mettent en place. Car, Il juge de l’intérieur de Dieu et Jésus n’a pas besoin des justifications que les hommes se distribuent entre eux. Il perce le secret des cœurs, Il sait de quoi nous sommes capables, même si nous nous berçons d’illusions.
Une humoriste, Christine Berrou, a publié un livre au titre comique : Le jour où j’ai réalisé que la personne toxique, c’était moi. Ce livre montre comment elle en est arrivée à prendre conscience qu’elle était vraiment une personne pleine de rancœur. Son cœur aigri était plein d’amertume. Tout ce qu’elle reprochait aux autres venait de sa propre attitude négative. L’ennemi… c’était elle-même ! Elle raconte avec humour ce qui représente un tour de force : prendre conscience de ses déterminismes pour s’en détacher. Au lieu de voir des ennemis partout, elle a appris à connaître en elle… un moi « toxique » qui répandait son venin !
« Il nous est facile de condamner les autres, de dire : « ils ne voient donc pas qu’ils sont des imbéciles ? » Bien sûr, qu’ils ne le voient pas. Et nous ne nous observons pas nous-mêmes ! Pour eux, nous aussi, nous sommes des imbéciles ! Il faut appliquer à nous-mêmes les mêmes critiques que nous appliquons aux autres. Il y a un regard critique à diriger sur nous-mêmes, et un recueillement qui nous fait constamment rejoindre la générosité. » (2)
La prise de conscience de notre toxicité libère enfin notre moi. Ce regard critique, si salutaire, nous décharge du soin de perpétuer notre esclavage ! Ce faux moi, ce moi asservi, je peux m’en détacher comme d’une peau morte. C’est alors que délestés de nous-même, nous pouvons entrer dans l’admiration d’un Autre immense, d’une Présence de pure bonté. Nos yeux s’éclaircissent en aimant le Christ.
« C’est dans la mesure où nous nous détacherons de notre être que nous arriverons à se contact merveilleux d’un Autre ; et se produira alors l’émerveillement, puisque tout à coup, on est pris, on est saisi par une Présence immense, où l’on se sent devenir soi-même, dans un Autre et pour Lui.
Et ceci s’obtient dans le silence total où l’on cesse de faire du bruit avec soi-même. Alors on perçoit la Présence ; et le moi-source peut apparaître comme un espace qui est le seul moi authentique. » (2)
Vincent REIFFSTECK – vincent.reiffsteck@wanadoo.fr
NOTES :
(1) Christine BERROU, Le jour où j’ai réalisé que la personne toxique, c’était moi. (Édition First, septembre 2021)
(2) Maurice ZUNDEL, Ton visage ma lumière, Desclée, « 4- Univers affectif et nouvelle naissance », 1997, p.30.
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