No 254 – série 2025-2026
Évangile du dimanche 31 mai 2026 – La Sainte Trinité
« Dieu a envoyé son Fils, pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18)
Dieu a tellement aimé le monde
qu’il a donné son Fils unique,
afin que quiconque croit en lui ne se perde pas,
mais obtienne la vie éternelle.
Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde,
non pas pour juger le monde,
mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
Celui qui croit en lui échappe au Jugement ;
celui qui ne croit pas est déjà jugé,
du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Méditation – Il ne veut tellement pas nous perdre !
Que d’élan vers nous ! Dieu qui fait don de son Fils unique pour que nous puissions obtenir la vie éternelle et que par Lui, nous soyons sauvés. C’est à travers l’expression du Fils que nous découvrons le Cœur du Père, et dans l’élan où ne respire aucun repli sur soi, l’Esprit se manifeste comme ce Souffle qui vient jusqu’à nous. Ce Dieu qui est Amour se révèle sans tambour ni trompette, simplement en descendant à notre rencontre, sans bruit, non pas pour se taire et rester silencieux… sans bruit parasite… Il s’efface et se désapproprie de Lui-même dans l’élan où Il se consume pour nous.
Il ne se regarde pas… Son regard est tout entier tourné vers nous… Il entre dans cette vulnérabilité de n’être qu’élan vers nous, à la merci de notre réponse… de notre accueil ou de notre refus… de notre indifférence ou de notre distraction… Que peut faire la plus belle musique à celui que ne l’écoute pas ? Que peut faire la plus belle œuvre d’art pour une personne distraite ?
Je me souviens d’une maman qui avait invité son fils à manger… elle connaissait bien ses goûts et, dans l’amour qu’elle voulait lui manifester, elle s’était appliquée à préparer avec soin le repas que son amour avait « mijoté » à feu doux, depuis déjà plusieurs jours. Le fils arrive, il s’assoit à la table… La soupe qu’il aimait tant était servie, avec la chaleur de l’amour caché dans l’initiative où respirait l’amour de sa mère pour lui. Le repas était à peine commencé que le fils de lui dire : « Maman, ta soupe manque de sel !!! ». C’est ce qu’on appelle, passer à côté en étant aveugle de l’amour pourtant incarné dans la proximité la plus grande et la plus simple… dans l’expression la plus concrète, la plus proche, avec l’alphabet à la fois le plus familier et aussi le plus plein. Ce Mystère porté à l’Infini n’est-il pas déjà rayonnant au cœur de l’Eucharistie ? La Présence réelle est à l’opposé du bruit et de la publicité à travers lesquelles nous cherchons à apparaître et être remarqué. L’effacement et le silence, que nous interprétons faussement comme une absence, expriment justement ce détachement de Dieu en regard de Lui-même, se faisant tout élan vers nous. Il se fait pauvre en acceptant de déposer sa Vie entre nos mains.
La fête de la Trinité nous replace non pas, devant un problème métaphysique, mais bien devant ce que nous n’aurons jamais fini de comprendre et d’accueillir : le Mystère inépuisable de l’Amour qu’est Dieu. Maurice Zundel employait une image pour nous aider à contempler ce Mystère : en entrant dans une demeure, on peut sentir le climat particulier que ses occupants ont voulu créer… Sans mot, on peut y sentir l’accueil, l’harmonie, la paix. Les relations établies entre les murs, les fenêtres, l’éclairage, les plantes, les tissus, les meubles, les couleurs et la décoration créent cette atmosphère que nous pouvons sentir et reconnaître en y entrant. Les mêmes éléments, placés pêle-mêle dans une garde-robe, ne disent plus rien, si ce n’est le chaos et le désordre. C’est la relation qui donne vie à cet au-delà de la matérialité à travers lequel respire l’âme de leur demeure, dont l’intériorité des personnes est l’artisane.
Dieu ne se contemple pas Lui-même, Il n’est pas en quête de notre regard pour se nourrir de « like ». Il se dépossède de Lui-même et c’est la désappropriation qui marque la relation au sein même du Père, du Fils et de l’Esprit. C’est précisément ce même élan de désappropriation qui prend chair pour nous à travers la Parole de Dieu qui nous rejoint.
Il nous est donné parfois d’entrer dans ce détachement de nous-mêmes… loin de nous perdre ou de vouloir nous tenir, nous sommes plutôt saisis au cœur même d’un élan où nous ne nous voyons plus. C’est vrai pour la mère qui, devant son enfant, entre dans un émerveillement où elle ne se voit plus… C’est vrai pour l’enseignant qui, dans le désir de transmettre la lumière qui l’a lui-même saisi, entre dans la recherche du « comment mieux rejoindre le jeune afin de lui rendre possible l’accueil de ce qui est important pour son avenir et son bonheur… ». C’est vrai aussi pour le médecin ou l’infirmière qui, devant l’énigme de la maladie ou du soin à ajuster en fonction du malade, sont tout entiers plongés dans l’écoute des symptômes et du réel pour conduire le malade au rétablissement et à la santé. L’amour nous fait entrer dans la conscience d’une vie à protéger, à faire croître et à sauver, dans l’éveil de l’Être-Don qui nous est propre.
Cet élan pour sauver est le propre de Dieu… c’est le secret caché derrière cette descente de Dieu… à la crèche… dans les 30 ans de vie anonyme et sans bruit… dans cette proximité auprès des pauvres, des pécheurs, des exclus de toutes sortes, des méprisés, des condamnés… dans l’élan de cet Amour sans mesure qui choisit de descendre au profond de notre mal et de notre mort… jusqu’à descendre aux enfers… Il descend jusque dans les limites des mots à travers l’Évangile… et la limite encore plus grande de ce commentaire que vous entendez aujourd’hui ou que vous lisez.
Cet élan sans repentance demeure dans la vulnérabilité de se déposer entre nos mains. Cet Amour le plus grand est sans défense, à la merci de nos manières qui peuvent aller jusqu’à donner à Dieu un visage dénaturé qui n’est que la projection de nos blessures et de notre rachitisme. Nous avons tellement défiguré Dieu en l’affublant d’une Toute-Puissance que la Croix vient pourtant contredire.
Il se fait Parole humble, comme un trésor emballé dans les apparences simples, les plus silencieuses, les plus proches et les plus dépouillées d’éclats. Cette Parole vient jusqu’à nous… dans l’agenouillement où Elle vient laver nos pieds… ces pieds bien loin de l’enflure de notre tête, de nos raisonnements, de nos compréhensions… ces pieds connectés au réel, au terreux de nos vies, à ses méandres, aux détours de notre histoire avec ses accidents de parcours, ses errances, ses culs-de-sac. Ces pieds dont les marques témoignent de ce corps à corps avec le réel de ce que nous avons vécu, ce sur quoi nous avons buté, là où nous avons avancé, reculé, piétiné, hésité, abandonné, glissé… Ils racontent le réel traversé, vécu… celui que l’on essaie d’oublier, celui que l’on regrette, celui que l’on voudrait revivre… Notre corps ne sait pas mentir.
Je me souviens d’une dame âgée qui me confiait ces simples mots : « Si je n’avais pas eu la foi, je ne serais jamais passée au travers…! »
Ces simples mots expriment bien ce que Jésus nous dit : pour celui qui ne croit pas, les événements vont le juger… il ne pourra pas passer au travers… Il ne s’agit pas d’un jugement qui serait celui de Dieu… Il vient précisément pour nous sauver. Il s’agit de ce qu’il advient de nous lorsque nous choisissons de ne pas croire la Parole qui vient à notre rencontre. Alors, nous sommes à la merci des difficultés que nous vivons, nous désespérons devant notre péché et nos limites… Orphelins de la Parole, ces réalités nous condamnent au découragement et nous ne pouvons pas échapper à leur jugement.
Dieu nous partage son Être-communion dont le secret repose tout entier sur l’élan du Don qui circule entre le Père, le Fils et l’Esprit. En nous partageant sa Parole, Il veut nous faire entrer dans cette danse du Don à travers laquelle se tisse la communion. Au cœur de ce monde dont l’effritement des liens, les polarisations multiples et la décomposition du lien social expriment radicalement la perdition dans laquelle s’engouffrent nos vies à travers la dictature de la possession, de la force et de la violence, accueillons Celui qui descend pour nous sauver ! Il ne veut tellement pas nous perdre !
L’abbé Paolo – maheux.paolo@gmail.com
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