No 10 – série 2026-2027

Évangile du mercredi 16 septembre 2026 – 24ème Semaine du Temps Ordinaire

« Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé. Nous avons chanté des lamentations, et vous n’avez pas pleuré » (Lc 7, 31-35)

En ce temps-là,
Jésus disait à la foule :
    « À qui donc vais-je comparer les gens de cette génération ?
À qui ressemblent-ils ?
    Ils ressemblent à des gamins assis sur la place,
qui s’interpellent en disant :
“Nous avons joué de la flûte,
et vous n’avez pas dansé.
Nous avons chanté des lamentations,
et vous n’avez pas pleuré.”
    Jean le Baptiste est venu, en effet ;
il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin,
et vous dites : “C’est un possédé !”
    Le Fils de l’homme est venu ;
il mange et il boit,
et vous dites : “Voilà un glouton et un ivrogne,
un ami des publicains et des pécheurs.”
    Mais, par tous ses enfants,
la sagesse de Dieu a été reconnue juste. »

Méditation – Par tous ses enfants

Au chevet de ma mère, cette semaine, je cherchais le bon ton. Elle, de sa voix des grands jours, m’assurait que tout allait bien, qu’elle n’avait besoin de rien — elle qui a toujours préféré la pudeur à la plainte, même convalescente. Alors je riais avec elle d’un souvenir, une phrase d’elle, cocasse, prononcée vingt ans plus tôt ; puis je remarquais sa main, plus fine que dans mon souvenir, qu’elle retirait doucement dès que je la retenais trop longtemps. Entre les deux, je ne trouvais pas tout à fait le geste juste : ni la gaieté franche, ni le chagrin qu’elle ne m’autorisait pas à déployer devant elle.

L’évangile de ce jour connaît cette impasse mieux que moi : « Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé. Nous avons chanté des lamentations, et vous n’avez pas pleuré » (Lc 7, 32). Jean venait dans le jeûne, on le disait possédé ; le Fils de l’homme venait dans le partage du pain, on le disait glouton. Aucune musique ne convient jamais à qui a déjà décidé, avant même de l’entendre, de cet air qu’il refusera d’aimer. Aucune parole ne console tout à fait celui qui a fermé d’avance l’oreille à la consolation. Aucun silence, non plus, ne suffit à celle qui exige qu’on parle à sa place.

Je me suis replongée dans Job, cette semaine, comme toujours quand la chambre d’hôpital se fait toute proche de la mienne. Les amis de Job savent, eux aussi, cette hésitation entre la flûte et la plainte : sept jours de silence assis dans la cendre, puis des discours qui ratent leur cible, trop savants, pour un corps et un Dieu qui ne demandaient qu’une présence en vérité. Ailleurs, Christiane Singer racontait qu’on lui avait dit, un jour : « Le chemin de souffrance, il est à toi, OK. Mais le chemin de connaissance, tu n’as pas d’autre choix que de le partager avec nous »[1]. Je ne sais pas encore ce que traverse ma mère, ni ce qu’il m’appartient d’en taire. Je sais seulement que je ne suis, à son chevet, ni la femme qui danse ni celle qui pleure au bon moment : je suis seulement sa fille, qui écrit malgré tout, pour partager ce peu qu’elle en comprend.

Et c’est peut-être exactement là que la sagesse de Dieu se fait reconnaître juste : non par ceux qui ont réponse à tout, mais « par tous ses enfants » (Lc 7, 35). Par l’enfant qui ne sait pas jouer la scène qu’on attend d’elle, et qui reste, simplement, présente sans rien exiger. Par l’enfant qui respecte la pudeur de celle qui ne veut pas montrer sa vulnérabilité, sans pour autant cesser de l’aimer dans cette peine rendue muette. Par l’enfant que je demeure, chaque fois qu’une main plus grande que la mienne — celle de ma mère hier, celle d’un Dieu toujours aujourd’hui — me rappelle que je n’ai jamais fini de naître à cette fragilité qui est aussi une confiance, même quand elle refuse de se dire.

Je ne sais pas quand viendra, pour elle, le Grand matin de la guérison ou celui, plus grand encore, de la Résurrection. Je sais seulement qu’entre la flûte que je n’ose pas jouer et la plainte que je retiens, il y a une troisième voie, plus humble : rester enfant, assise près d’elle, reconnaissante déjà pour ce qui, dans cette chambre et devant cette croix, continue obstinément d’être vivant.

Barbara Martel – bmartel@lepelerin.org


[1] Christiane Singer, Derniers fragments d’un long voyage, Albin Michel, 2007.



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