No 250 – série 2025-2026
Évangile du mercredi 27 mai 2026 – 8ème Semaine du Temps Ordinaire
« Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme sera livré » (Mc 10, 32-45)
En ce temps-là,
les disciples étaient en route pour monter à Jérusalem ;
Jésus marchait devant eux ;
ils étaient saisis de frayeur,
et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte.
Prenant de nouveau les Douze auprès de lui,
il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver :
« Voici que nous montons à Jérusalem.
Le Fils de l’homme sera livré
aux grands prêtres et aux scribes ;
ils le condamneront à mort,
ils le livreront aux nations païennes,
qui se moqueront de lui, cracheront sur lui,
le flagelleront et le tueront,
et trois jours après, il ressuscitera. »
Alors, Jacques et Jean, les fils de Zébédée,
s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, ce que nous allons te demander,
nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
Il leur dit :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Ils lui répondirent :
« Donne-nous de siéger,
l’un à ta droite et l’autre à ta gauche,
dans ta gloire. »
Jésus leur dit :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,
être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
Ils lui dirent :
« Nous le pouvons. »
Jésus leur dit :
« La coupe que je vais boire, vous la boirez ;
et vous serez baptisés du baptême
dans lequel je vais être plongé.
Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche,
ce n’est pas à moi de l’accorder ;
il y a ceux pour qui cela est préparé. »
Les dix autres, qui avaient entendu,
se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez :
ceux que l’on regarde comme chefs des nations
les commandent en maîtres ;
les grands leur font sentir leur pouvoir.
Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.
Celui qui veut devenir grand parmi vous
sera votre serviteur.
Celui qui veut être parmi vous le premier
sera l’esclave de tous :
car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude. »
Méditation – « Admirable échange »
« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » (1) Deux choses échappent à notre regard et nous aveuglent : la surabondance de lumière et le gouffre obscur de la mort. Devant un cadavre, nous restons bêtes, stupéfiés. Devant le soleil, nous clignons des yeux éblouis de beauté. Celui qui voudrait penser sa propre mort et formulerait la phrase : « je suis mort » dirait une chose impensable ! En insistant un peu, il se verrait suivant son propre corbillard… quel paradoxe ! N’est-ce pas parce que nous ne sommes pas faits pour la mort ! (Ez 18,32) « Dieu n’a pas fait la mort, et il n’éprouve pas de joie de la perte des vivants. » (Sagesse 1,13). Nul ne peut accoler le « Je suis » dans lequel nous prenons conscience de notre existence à la mort qui détruit. Le « Je suis », Nom divin révélé à Moïse (Ex 3,14), est le Nom du Dieu des vivants et non des morts (Ex 3,6).
Faisant « route pour monter à Jérusalem », Jésus révèle aux disciples ce qui L’attend et comment Il accomplira Sa mission de Messie : « Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort. » Le « Je suis » divin que prononce le Christ à multiples reprises rencontre la mort ! Quel choc ! Quelle chose impensable ! C’est en traversant le mur infranchissable de la mort et de la haine que le Fils de l’homme accomplira la rédemption définitive de l’humanité. Jacques et Jean, dans leur naïveté ou dans leur ignorance, ne comprenaient pas ce qu’ils disaient. Leur incompréhension était peut-être une nostalgie de la vie divine de l’Eden, vie pure de toute mort et de toute haine. Tant il est vrai, qu’une nostalgie de l’arbre de vie, planté au centre du jardin d’Eden, brille tout au fond de nos âmes.
Mais, la demande des fils de Zébédée est aussi une ignorance et un désir de confort douillet. C’est un déni du drame mortel explicitement annoncé par Jésus. Jacques et Jean refusent de voir notre monde tel qu’il est : la caste religieuse voue à Jésus une haine farouche. N’est-ce pas aussi une idéalisation humaine projetée sur Dieu ? On idéalise Dieu, on rêve Dieu pour mieux se tisser un nid douillet. Dans leur tête, Jacques et Jean n’ont pas de place pour un Dieu immortel qui affronte la mort. Tout se passe comme si les disciples faisaient la leçon au Fils de Dieu en disant : « Non, Dieu, tu n’as pas le droit de nous sauver à ta façon… attends un peu que nous, humains, nous t’expliquions les choses du ciel ! »
Pourtant, la demande des fils de Zébédée n’est pas repoussée par Jésus qui sait bien que ces deux disciples n’ont aucune idée de ce qu’ils demandent : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? » L’annonce de la mort rédemptrice est polluée par nos espoirs trop humains. L’espérance du Royaume suscite des malentendus. L’« espérance en un royaume imminent », la jouissance de « trônes à droite et à gauche », la satisfaction d’« une Église triomphante régnant sur les peuples » tout cela fait lever en nous des illusions… Car, « tout cela ne fait qu’exprimer notre désir de repos et de sécurité facile dans le royaume de ce monde » (2)
Avouons-le humblement, nous aussi, nous ne comprenons rien ! Merci à Jacques et Jean d’avoir porté notre propre incompréhension auprès de Jésus ! Comment la souffrance de Jésus sauve-t-elle le monde de ses péchés ? Comment la croix est-elle notre espoir ? « Vénérer la croix, n’est-ce pas aimer la souffrance ? » dira-t-on ? D’ailleurs, aux malades dans les hôpitaux, aux agonisants, aux souffrances psychiques… osons-nous proposer l’accompagnement du Christ souffrant, rejeté, humilié ? On entend déjà les critiques : « Ah ! Le dolorisme, ça suffit ! ».
Pourtant, notre foi ne rend pas hommage à un homme pantelant sur le bois du supplice torturé il y a deux mille ans. La foi célèbre Dieu qui, aujourd’hui, plante SA croix sur MON calvaire. Jésus plonge dans MES souffrances pour faire, avec moi, ce que je ne peux pas faire : franchir le mur infranchissable de la mort et de la haine. Là où tout semblait impossible, sec et racrapoté, le Fils de l’homme introduit une dynamique trinitaire. Dès lors, unir mes brisures personnelles aux plaies du Christ, dans la prière et dans la patience, est un retour d’amour. Un baiser, comme une gorgée d’eau fraîche en plein désert, se pose sur mes douleurs.
« La souffrance chrétienne authentique — que ce soit la souffrance spirituelle ou la maladie, la torture, le martyre subis pour l’amour du Christ — est incluse dans la fécondité rédemptrice de sa passion expiatrice. Parce que l’existence de Jésus est existence pour les autres, et sa passion une passion pour les autres, à tout ce qui sera souffert à sa suite et dans ses dispositions s’attachera quelque chose de la marque distinctive de ce « pour », de cette fécondité rédemptrice. » (3)
Sur mon lit de douleurs, à quoi bon vivre à la charge de tous ? La souffrance des malades frappe contre le mur de l’utilité et du rendement.
Dans le bureau du gériatre, une très vieille dame se lamente : « À mon âge ? Pourquoi vivre ? À quoi je sers ? » Sa fille qui regardait le médecin répond en larmes en se tournant vers sa mère : « Mais… maman tu sers à nous aimer ! »
Dans le mur de la performance, le Christ ouvre une porte : celle de la fécondité de l’amour.
Vincent REIFFSTECK – vincent.reiffsteck@wanadoo.fr
Notes :
(1) La Rochefoucauld, Maximes et Réflexions morales, Maxime XXVI.
(2) Hans Urs von Balthasar, Le cœur du monde, (p.188).
(3) Hans Urs von Balthasar, Lumière de la Parole, Commentaire des lectures dominicales Année B, (p.135).
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