À la Toussaint, nous pensons volontiers aux grands saints, ceux des vitraux et des calendriers. Qu’ont-ils en commun ? Chacun a consenti à faire de sa vie un don, pour l’amour de Dieu et pour le monde, et a incarné sa mission jusqu’au bout, à travers les nuits, les creusets, le feu et la foi. Leur fécondité a parfois fertilisé le monde malgré eux, parce qu’elle n’était pas la leur : elle était celle du Père dont ils se savaient enfants bien-aimés. Mère Teresa, dont les écrits intimes ont révélé, après sa mort, de longues nuits intérieures (Viens, sois ma lumière, Lethielleux, 2008), en est un exemple lumineux. Mais la fête de la Toussaint est aussi celle des saints que personne n’a canonisés, et chacun de nous en a croisé. Quelqu’un qui a écouté des vies entières venir au monde pour la première fois, avec chaque fois le même émerveillement. Quelqu’un qui a gardé la porte ouverte malgré les froids, les impardonnables et les trahisons. Quelqu’un qui est resté, contre vents et marées, alors que l’abandon revêtait le costume infroissable de la solution. Tant de saints inconnus et ordinaires, tant de personnes et d’accompagnements qui, dans les pas du Christ, font le chemin incognito de la croix à la crèche.

Songeant à tous ces saints passés et contemporains oubliés, je regarde dehors. Sous nos latitudes, les arbres deviendront nus dans la noirceur de novembre. Ils ont pourtant porté leur fruit tout l’été, et la sève travaille déjà, sous l’écorce, pour le printemps. La fécondité de Dieu garde ce rythme patient, d’une joie sereine, qui marque la Création et qui travaille sous notre chair. Le Pèlerin vient de célébrer la graduation de dix-neuf finissantes et finissants à la rigoureuse formation en accompagnement spirituel. Notre joie tient dans ce que nous savons qui s’annonce : des accompagnements où quelqu’un, un jour, se sentira attendu, quelqu’un qui, à la rencontre du Père, saisira que sa vie est désormais printemps. Et ces témoignages de transformation profonde qui annoncent le Souffle, cette sanctification qui espère un oui pour renouveler ce monde. Nous sommes tous et toutes Paroles vivantes du Dieu unique, et c’est par notre présence d’espérance, que nous pouvons donner à la Vie sa chance pour paraphraser les propos du moine Simon-Pierre Arnold, grand ami du Pèlerin. Nous savons que Dieu y sera à l’œuvre, rencontre après rencontre, et qu’il s’en réjouit d’avance.

Qu’est-ce que la sainteté, alors ? Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu (1 Jn 3, 2). Tout part de là : de ce que nous sommes avant ce que nous faisons. Fils et filles dans le Fils, nous recevons la Vie du Père, et un enfant porte la fécondité de son Père comme il porte ses traits si ressemblants. La sainteté est la naissance, toujours à poursuivre, de cette identité filiale en nous : en consentant à être enfants, nous laissons l’Esprit féconder notre vie, et la Vie du Père passe par nous pour porter fruit et lumière autour de nous. L’accompagnement spirituel trinitaire nous ouvre à ce chemin : laisser naître en nous l’enfant du Père, pour que le Père engendre, par nous, de la vie dans ce qui est déjà là, dès maintenant. Rien d’ordinaire n’est indigne d’être ainsi fécondé.

Je regarde de nouveau dehors. Les arbres dénudés de novembre tendent leurs branches comme des mains, sans rien posséder, et la sève travaille déjà. Il en va ainsi de la sainteté ordinaire : quelqu’un écoute, quelqu’un garde la porte ouverte, quelqu’un reste, et ce quelqu’un, c’est peut-être déjà nous, sans le savoir, à la ressemblance du Père. En ce début de novembre, je nous souhaite, au nom de toute l’équipe du Pèlerin, de consentir à cette fécondité ordinaire et de laisser à la Vie, dès maintenant, sa chance.

Barbara Martel, codirectrice gestion – bmartel@lepelerin.org

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