No 201 – série 2025-2026

Évangile du mercredi 8 avril 2026 – Mercredi dans l’Octave de Pâques

Il se fit reconnaître par eux à la fraction du pain (Lc 24, 13-35)

Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine),
deux disciples faisaient route
vers un village appelé Emmaüs,
à deux heures de marche de Jérusalem,
et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.

Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient,
Jésus lui-même s’approcha,
et il marchait avec eux.
Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Jésus leur dit :
« De quoi discutez-vous en marchant ? »
Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit :
« Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem
qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit :
« Quels événements ? »
Ils lui répondirent :
« Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth,
cet homme qui était un prophète
puissant par ses actes et ses paroles
devant Dieu et devant tout le peuple :
comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré,
ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël.
Mais avec tout cela,
voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
À vrai dire, des femmes de notre groupe
nous ont remplis de stupeur.
Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ;
elles sont venues nous dire
qu’elles avaient même eu une vision :
des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau,
et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ;
mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors :
« Esprits sans intelligence !
Comme votre cœur est lent à croire
tout ce que les prophètes ont dit !
Ne fallait-il pas que le Christ
souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes,
il leur interpréta, dans toute l’Écriture,
ce qui le concernait.

Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient,
Jésus fit semblant d’aller plus loin.
Mais ils s’efforcèrent de le retenir :
« Reste avec nous,
car le soir approche et déjà le jour baisse. »
Il entra donc pour rester avec eux.

Quand il fut à table avec eux,
ayant pris le pain,
il prononça la bénédiction
et, l’ayant rompu, il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent,
mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre :
« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous,
tandis qu’il nous parlait sur la route
et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem.
Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons,
qui leur dirent :
« Le Seigneur est réellement ressuscité :
il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.

Méditation – Dans la douleur, l’inattendu d’une « enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci. » (1)

Les graviers d’une rivière impriment parfois leurs teintes sur la peau des poissons.  Se tisse avec le milieu une interaction qui définit la couleur des hôtes des cours d’eau. « Les poissons ne mènent pas leur vie d’eux-mêmes, c’est la rivière qui la leur fait mener, ils sont des personnes sans personnalité. » (2) Notre existence humaine est-elle si différente ? Le travail ne reflète-t-il pas ses préoccupations sur notre psychisme ? Notre passé ne déroule-t-il pas en nous des réactions mécaniques ? Nous sentons, qu’en réagissant à nos conditionnements, nous ne sommes pas réellement vivants… nous sommes les soubresauts  d’un passé. Pourtant, certains poissons comme les saumons refusent de se laisser aller au gré du courant. Comme dans le générique de la série The Chosen, ils se retournent… Et, comme nos deux disciples, remontant vers la Source, ils rendent possible une naissance.

Naître… n’est-ce pas ce qui éclôt dans cette merveilleuse page d’évangile ? Le Christ rejoint Cléophas et son compagnon sur une route de détresse. Il marche avec leur déception. À partir du non-sens de la souffrance et de la mort, le Christ, exégète des Écritures, fait surgir un sens inédit. Acceptons-nous que le sens de notre existence nous vienne d’ailleurs… d’un Autre divin ? 

Les marcheurs d’Emmaüs ont d’abord suivi leur enthousiasme : « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. » C’est bien légitimement qu’ils suivaient l’espoir de vivre dans une nation délivrée de l’occupation romaine. Nous aussi, nous formons des espoirs légitimes : nous espérons que tel médicament sera efficace, que tel travail sera couronné de succès, nous veillons sur une grossesse etc. Mais, parfois, nos désirs se fracassent contre le réel ! Et nous souffrons, lamentables… et détruits… Le « pourquoi » que nous jetons au Ciel reste sans réponse…

Jésus met ses pas à côté de ces deux hommes qui fuient Jérusalem, la cité où leur espoir s’est effondré. Ils sont déçus par Dieu ! Dieu n’a pas répondu à leurs attentes. Alors que nous attendions Dieu au carrefour de nos espoirs, Dieu a failli. Cléophas et son compagnon ont buté sur la souffrance : y a-t-il quelque chose à espérer d’un Messie qui meurt sur une croix ? Peut-on vivre un salut quand tout est anéanti ? Peut-on trouver le Dieu Bon là où ça fait mal ?

Les disciples d’Emmaüs ont ce courage d’avouer leur déception ! Lorsque nos images de Dieu se fracassent contre un mur… comme c’est dur ! Mais, aussi… n’est-ce pas une occasion salutaire ? N’est-ce pas une chance ? Dans notre détresse, nous aimerions un superman qui interviendrait magiquement. Un distributeur automatique de solutions… Mais, ce superman révèlerait-il un Dieu d’amour ? Serait-ce un Dieu de liberté ? Le Dieu tout Autre sauve autrement. Au centre de notre histoire, Jésus Christ se révèle dans nos souffrances pour témoigner d’un Dieu plus Grand. De la croix, naît quelqu’un. Quel mystère ! Notre pensée ne peut le saisir. Cette réalité spirituelle n’est pas un concept à comprendre, mais un mystère à contempler, à manger, à marcher…

Attentifs aux Écritures méditées en chemin avec Jésus qui est la Parole vivante, le cœur ouvert lors de la fraction du pain brisé et partagé, ces deux disciples nous donnent une belle leçon de vie : ils ne se raidissent pas dans la douleur. Quand on souffre, l’orgueil du désespoir se contracte. Nous campons sur nos positions en disant : « J’ai raison et c’est à Dieu de changer ! » ou alors « J’avais bien le droit à ce bonheur qui me tendait la main… » L’orgueil entraîne la colère, puis l’évacuation de ce qui gêne. Enfin, Dieu est mis à mort, expulsé du cœur. Dieu est alors vu comme une réalité inférieure à notre moi et qui empêche de vivre. C’est ce que Simone WEIL remarquait : « On a tué le Christ, par colère, parce qu’il n’était que Dieu. » (3) L’orgueil voit Dieu en surplomb, de haut. 

Mais, ici, avec les disciples d’Emmaüs, aucune trace de cette brûlure d’orgueil ! Au contraire, les disciples, éveillés, éprouvent la brûlure du cœur qui sent Dieu. Au moment où tout s’effondre, ils découvrent, d’une manière inattendue, une Présence radieuse à tel point que, de nuit, ils repartent vers Jérusalem, la cité où le Christ est ressuscité !

Quelle est la signature de cette Présence ? Le Christ ne se soustrait à leurs yeux qu’au moment où, relevés et vivifiés, ils peuvent avancer sur la route de leur vie : « leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. » Le Christ disparaît sans être absent : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » L’aventure commence…

Vincent REIFFSTECKvincent.reiffsteck@wanadoo.fr

Note :

  • Rainer Maria RILKE, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, trad. Maurice Betz, coll. «Points», Éd. Seuil, 1980, pp. 25.
  • Louis ROULE, La Vie des Rivières, (Paris, Stock, 1930, p. 61).
  • Simone WEIL (1909-1943), La pesanteur et la grâce.



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