No 21 – série 2026-2027
Évangile du dimanche 27 septembre 2026 – 26ème dimanche du Temps Ordinaire
« S’étant repenti, il y alla » (Mt 21, 28-32)
En ce temps-là,
Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple :
« Quel est votre avis ?
Un homme avait deux fils.
Il vint trouver le premier et lui dit :
‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’
Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’
Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière.
Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’
et il n’y alla pas.
Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
Ils lui répondent :
« Le premier. »
Jésus leur dit :
« Amen, je vous le déclare :
les publicains et les prostituées
vous précèdent dans le royaume de Dieu.
Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice,
et vous n’avez pas cru à sa parole ;
mais les publicains et les prostituées y ont cru.
Tandis que vous, après avoir vu cela,
vous ne vous êtes même pas repentis plus tard
pour croire à sa parole. »
Méditation – Afin qu’à sa Liberté réponde la nôtre !
Quelle grâce que cette Parole qui vient inscrire un espace, une faille, dans la bonne conscience qui nous rend hermétique ou dans la conviction que nous sommes une cause perdue. Sans nous en rendre compte, nous avons parfois le réflexe de nous situer en « victime » des événements : nous expérimentons comme un poids notre histoire, notre hérédité, notre santé, les limites qui ont marqué notre vie, les conditions historiques ou politiques où nous nous trouvons, les maladies ou les accidents vécus, les conséquences de nos mauvais choix ou de nos erreurs. Nous avons l’impression que nous n’avons plus de marge de manœuvre. Nous sommes sur un « air d’aller » dont nous nous servons pour nous sécuriser ou nous condamner. Nous demeurons ainsi figés dans un immobilisme que nous justifions en disant que nous n’avons pas le choix. On poussera même la déresponsabilisation en exprimant que c’est le destin et que notre chemin est tracé d’avance.
Ajoutons aussi que le monde moderne, les courants de pensée actuels, les mass média, tentent de nous faire croire que nous sommes conditionnés et comme définitivement enfermés par des déterminismes qui nous enlèvent toute responsabilité et toute liberté. Il est tellement avantageux de mettre nos échecs, nos déficiences au compte de la société, de notre tempérament, ou des autres… Jésus au contraire, nous ramène à notre responsabilité en nous répétant que les jeux ne sont jamais faits d’avance. Quel que soit notre passé, quels que soient nos refus précédents ou le capital de nos bonnes œuvres, Dieu nous interpelle à ne pas nous enfermer dans le passé ou encore dans l’équilibre que nous avons trouvé et qui nous rassure. Dieu ne nous voit pas figés mais en devenir.
S’il est vrai qu’il y a des réalités que nous n’avons pas choisies et qui sont comme des co-locataires indésirables, il demeure que le Christ nous situe dans une réponse qu’Il attend de nous. Ainsi, Il réhabilite notre liberté en éveillant notre cœur à faire un choix, au cœur même du maintenant de nos vies. Il nous dévoile 2 postures où nous pouvons nous laisser piéger en abdiquant de notre liberté et de notre engagement au cœur du réel où nous sommes : nos bonnes réponses du passé ne sont pas une garantie, pas plus que nous sommes condamnés par les mauvaises réponses du passé.
Les prophètes de l’absurde ou du nihilisme, ceux qui désespèrent de notre monde ou le condamnent, ceux qui sont découragés d’eux-mêmes ou se condamnent, témoignent que leur appui demeure sur eux-mêmes… et nous en sommes. Nous ne sommes pas mauvais pour autant… Nous sommes simplement prisonniers d’une liberté qui s’ignore. L’air devient toxique dans cet enfermement sur nous-mêmes.
Péguy exprimait bien cette imperméabilité des honnêtes gens :
« On a vu la grâce pénétrer une âme perverse, et on a vu sauver ce qui était perdu. Mais on n’a pas vu traverser ce qui est imperméable… les honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme comme tels, n’ont point de défaut dans leur armure. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. » [1]
Nous sommes invités à devenir les disciples de l’événement. Le Christ vient éveiller la boussole intérieure qui est en nous. Inscrit dans les contraintes du réel, il nous est facile d’oublier le potentiel caché dans notre « oui » au Christ. Il ne s’agit pas d’une réponse intellectuelle, ni d’une réponse comme une pensée pieuse ! Il s’agit d’une réponse engageante, enracinée dans la foi qui nous fait entrer dans la créativité que Dieu veut susciter à travers nous.
Cette réponse se vit toujours dans un vertige : la Loi est trop étroite pour la contenir, et, pour éviter le risque, nos routines enferme le Souffle qu’on ne peut pas mettre en bouteille sans le museler.
C’est pourtant ce Souffle du Large qui nous interpelle à larguer les amarres de nos suffisances et à sortir du tombeau où le mal a enfermé notre être-Parole qui continue de gémir pour nous interpeller à l’ouverture et à l’accueil du Ressuscité qui vient nous sauver.
Nous sommes souvent les premiers geôliers de nous-mêmes en nous laissant enfermer dans un réel qui devient toxique à travers notre doute.
Notre engagement n’est pas une simple question de connaissances théologiques. Personne ne s’est enivré à force de lire l’étiquette d’une bouteille de vin… Et ce n’est pas parce que l’on met le clignotant sur la voiture que celle-ci s’engage dans un changement de voie. Aucune embardée ne fait disparaître notre capacité de choisir au nom de la liberté que Dieu nous donne et qu’Il sollicite au carrefour des événements.
S’il est vrai que nos fermetures peuvent se nourrir de nos échecs, Jésus, en s’adressant aux grands prêtres et aux anciens du peuple, met bien en lumière que ce danger menace d’abord les personnes qui se croient justes. Leur « étanchéité » à l’interpellation qui s’adresse à eux à travers Jean-Baptiste et à travers Jésus, se manifeste aussi à travers leur refus de croire, alors même que la foi des prostituées et des publicains se manifestent à leurs yeux.
La profondeur de nos « oui » s’enracine dans la reconnaissance des « non » existentiels de nos vies… Cette lucidité peut nous ouvrir à un engagement renouvelé comme il en fut pour Pierre : son « oui » le plus profond s’est exprimé dans la lucidité de son reniement passé. Dans le vase d’albâtre « cassé » de son autosuffisance, il fut envoyé à cette Église à travers laquelle il a touché le Corps du Christ. À travers lui, et bien au-delà de lui, Pierre a fait l’expérience en donnant son « oui » humble et pauvre au Christ, du parfum de vie nouvelle et de résurrection où se donnait à rencontrer Celui qui nous sauve.[2] C’est bien en touchant le corps que le parfum dévoile ses arômes.
N’attendons pas les conditions idéales ni les réponses parfaites. Permettons à l’Océan de sa Miséricorde d’entrer dans les « enfer-mements » où nous nous trouvons et qui nous paralysent.
Un renouveau repose dans notre réponse au Christ et dans la prise au sérieux de notre liberté, et ce, même au cœur de conditions perdantes… À la manière des érables qui se parent de toutes les couleurs avec la diminution de la durée du jour à l’automne, le difficile devient révélateur de la couleur cachée en nous par l’Amour de Dieu.
Notre réponse, induite par ce Regard du Christ sur nous, nous fera entrer dans le dévoilement du Précieux que nous sommes pour Dieu. Comme Il l’a fait pour tant de fragiles au cœur ouvert, nous deviendrons rayonnants de la lumière cachée au plus intime de notre être, en entrant dans le choix qu’Il fait de nous afin qu’à sa Liberté réponde la nôtre !
Dans l’engagement de notre liberté, en plongeant dans sa Parole par notre « oui », le Ressuscité nous fera entrer dans sa Danse !
Et dans le mystère du plus petit geste que nous inventerons, même au cœur de nos « impossibles », étonnés de ce Souffle vainqueur du mal et de la mort… au plus intime… notre amour répondra à son Amour.
L’abbé Paolo – maheux.paolo@gmail.com
[1] Charles Péguy, tirée de la pièce de théâtre « Le mystère des saints innocents », 1912, dans la revue Cahiers de la quinzaine, 13e série, 12e cahier.
[2] Marc 14, 3. « Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. »
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